édito
Depuis 1983, le festival Musica présente chaque automne à Strasbourg la richesse et la diversité de la création musicale : solistes, orchestres, chœurs, opéras ou spectacles sont ainsi réunis pour un public nombreux et curieux des expressions musicales contemporaines. Musica 2008 fête vingt-cinq ans de création musicale sous toutes ses formes : 39 concerts et représentations où les chefs d’œuvres du XXème siècle côtoient les créations les plus récentes ; dont 6 Nuits pour vivre la création musicale avec le jazz, le rock ou de nouvelles expressions multimédias.
MUSICA ouvre ses portes cette année en rendant hommage à deux compositeurs parmi les plus emblématiques de la création musicale au XXe siècle :
Olivier Messiaen et
Karlheinz Stockhausen.
Hommage à Karlheinz Stockhausen, disparu en décembre dernier alors que les milieux musicaux s’apprêtaient à fêter ses quatre-vingt ans. Il est l’un des plus imaginatifs et féconds compositeurs de ce siècle, passant avec génie et avec un réel souci d’émancipation de la musique sérielle à la musique aléatoire et à l’électronique dont il est l’une des icônes des scènes de musiques actuelles et alternatives. Il laisse en héritage une œuvre impressionnante, souvent radicale et d’une grande fulgurance. Ainsi, en ouverture, Gruppen, pour trois orchestres, pièce écrite alors qu’il n’avait pas trente ans, offre-t-elle à nouveau l’occasion de mesurer et d’apprécier toute la portée de l’immense talent de l’artiste.
Hommage aussi à Olivier Messiaen dont on célèbre partout en Europe et ailleurs, le centenaire de la naissance. Il est la grande figure tutélaire de la musique française de ce siècle. Musica propose l’interprétation unique en France cette année, de La Transfiguration de notre Seigneur Jésus-Christ, vaste oratorio pour plus de deux cents exécutants dont Messiaen disait qu’elle était son œuvre la plus réussie.
L’orgue, son instrument de prédilection, est tout naturellement inscrit dans cette édition avec quatre concerts mettant en regard les œuvres du Maître avec quelques partitions d’aujourd’hui. Aux claviers, Benoît Mernier, Carolyn Shuster Fournier, Olivier Latry et, dans le cadre d’une soirée Music’Arte, Bernard Foccroulle et son Festival d’Aix-en-Provence avec lequel Musica tisse cette année les fils d’une réelle complicité musicale autour de Pascal Dusapin.
Mais, c’est surtout de sentiments humains dont il est question dans cette édition, d’amour, de haine et d’ambition, de ces passions qui rongent l’être au plus profond de lui-même ou encore de ses penchants amoureux, discrets et mesurés, intimes ou nostalgiques, voire mystiques. L’homme est donc au cœur du festival et le tourment de ses sentiments est mis en scène dans plusieurs opéras et spectacles musicaux. Sous forme de journal intime et par des aphorismes dans Kafka-Fragmente de György Kurtág ; par une exploration méditative sur les relations entre deux êtres dans Passion, nouvel opéra de Pascal Dusapin ; par la confrontation de l’être à un monde qui lui est étranger dans I went to the house but did not enter, dernier spectacle de Heiner Goebbels ; par le chant nostalgique du fado dans Com que voz de Stefano Gervasoni et par la lutte du pouvoir et les conflits religieux dans Massacre, opéra de Wolfgang Mitterer.
Wolfgang Mitterer, qui après Olga Neuwirth et Bernhard Lang, incarne à Musica l’étonnante scène autrichienne avec son désir commun de recycler des cultures populaires et de mélanger les genres. Quatre moments musicaux dressent un portrait de cet artiste atypique venu de l’orgue, tout tendu vers l’électronique, ardent défenseur de la liberté de l’interprète et donc passionné par les rapports entre l’improvisation et la composition. Le jazz est aussi son univers et c’est avec gourmandise qu’il rencontre Louis Sclavis lors de l’une des Nuits de Musica, essentiellement dédiées cette année à des concerts où les genres se rejoignent et fusionnent en de joyeuses et toniques rencontres entre musiciens d’horizons différents : Karbido, Marc Ducret, Médéric Collignon. Invitation est faite aussi au public de parcourir Les Nuits Électroniques de l’Ososphère et de faire la fête en clôture à Alain Bashung.
Le souci de Musica a toujours été de confronter le répertoire musical, prospectif et audacieux du siècle dernier, à la création d’aujourd’hui et de le transmettre aux jeunes interprètes pour qu’ils s’en emparent et lui assurent sa pérennité en l’intégrant dans leur art de faire. Ce sera le cas cette année encore avec la présence de jeunes artistes : l’Académie Opus XXI, l’ensemble Coriolys, tous deux issus du CNSMD de Lyon, l’ensemble In Extremis pour un hommage au regretté Gérard Grisey ou encore de jeunes pianistes, élèves et étudiants du Conservatoire de Strasbourg, dans un répertoire spécialement conçu pour des interprètes en devenir par d’illustres compositeurs et d’autres encore, ayant été en résidence dans cette école. Enfin, le Trio Suo Tempore dans Har le tailleur de pierre, spectacle jeune public de Martin Matalon. De jeunes chefs à l’instar de Jean Deroyer co-dirigeant Gruppen aux côtés de Lucas Vis et de Pascal Rophé, Tito Ceccherini ou encore Guillaume Bourgogne se mesurent à des chefs confirmés tels Peter Rundel, Franck Ollu et Reinbert de Leeuw.
Compositeurs en devenir aussi, ils sont seize à avoir moins de trente cinq ans, notamment dans Les Samedis de la jeune création européenne. On retrouve avec plaisir Bruno Mantovani pour une de ses créations et Musica parie à nouveau sur le talent du jeune Christophe Bertrand avec, en ouverture, aux côtés de Stockhausen et de Dusapin, la création de Vertigo, son concerto pour deux pianos et orchestre.
Après vingt-cinq ans d’existence consacrée à la mise en valeur du répertoire contemporain et de la jeune création, Musica poursuit sa relation étroite avec un public nombreux et curieux. La place qu’occupe encore cette année l’école française avec, entre autres, Bertrand, Mantovani, Cendo, Dusapin, Hurel, Lenot, Grisey et Dufourt, témoigne de son extraordinaire vitalité dans sa diversité et du rang qu’elle occupe dans le paysage musical européen. De sa rencontre avec beaucoup d’autres artistes et opérateurs culturels étrangers est né un partenariat particulièrement fort et significatif avec le Réseau Varèse, réseau européen pour la création et la diffusion musicales.
Cette année, tout particulièrement, cet engagement européen et sa capacité à faire du festival une large plate-forme de rencontre artistique internationale lui valent le soutien et le parrainage de La Saison culturelle européenne organisée par l’État français dans le cadre de sa Présidence de l’Union européenne au second semestre 2008 et mise en œuvre par Culturesfrance.
De même, Musica a de nouveau, comme en 2004, le privilège d’être accueilli par le Parlement européen à Strasbourg pour sa présentation publique en juin et deux de ses concerts dans le cadre des festivités du Cinquantenaire de cette institution et de l’Année européenne du dialogue interculturel.
À tous, nous tenons à dire merci pour leur soutien aux côtés des efforts exceptionnels que consentent depuis l’origine du festival le ministère de la Culture et de la Communication, la ville de Strasbourg, la Région Alsace et le Conseil général du Bas-Rhin. Merci aussi à la Sacem, la Sacd et le FCM, Arte, le Consulat d’Autriche et la Fondation Jean-Luc Lagardère qui nous a rejoint cette année, à nos partenaires médias, Les Dernières Nouvelles d’Alsace, France 3 Alsace, France Musique et Télérama. La richesse de la programmation est aussi le résultat de complicités et de projets partagés avec nos partenaires culturels strasbourgeois récemment réunis au sein du club Strasbourg Festivals (TNS, Le-Maillon, Pôle Sud, TJP, Jazzdor et la Laiterie-Artefact).
À toutes et à tous, excellent festival 2008.
Rémy Pflimlin
Président
Jean-Dominique Marco
Directeur